Les Bonnes Adresses de Saigon

Epicerie Saigonnaise Lien Seng Saïgon

Tombola des leves pauvres et orphelins Saigon 1954

le gnral De Lattre de Tassigny avec un gnral amricain

Etablissements de Pollack Hanoï 1951

Rue Tu Do - Catinat Saïgon

Savon Vietnam Saigon

Gendarmes dans la rue Catinat Saïgon Août 1951

Solex Famililal à Saïgon

Cosara Saigon 1953

Dentifrice Hynos Vietnam

Soldat en Mobylette Saigon

Societé Indochinoise de Transports Saigon

Cigarettes Cotab Cholon

Peugeot 203 Publicité Jean Comte Saigon

Rivoire et Carret Saigon

La semaine à Saïgon-Aout 69

Sud Est Asiatique Juillet 1952

Indochine Sud-Est Saïgon

Au centre le Commandant Ourta Saigon mars 1952

Vietnamienne en Velosolex Saïgon 1953

La semaine à Saïgon-Aout 69

Saigon-Phnom-Penh en 1953

Ford Vedette Saïgon

Couple Saïgon

Biere 33 Export 33

Soldats Armée Air Saïgon 1951

Chargeurs Réunis Indochine

Avion Taxi Indochine

Cochinchine Indochine franaise

Garage Charner Saigon



Air Vietnam Saïgon

Garage Jean Comte 34 Boulevard Norodom Saïgon

Opticien Michaux Saigon

La semaine a Sagon en 1961

SITA Transport de Passagers et de Frêt en Indochine

Alimentation Générale Saigon

Gendarmes dans la rue Catinat Saïgon Août 1951

Aigle Azur Saigon

Saigon-Phnom-Penh en 1953

Aigle Azur Saigon

Lait SucrÉ Concentré Rosy Saigon

Renault Indochine Saïgon

Voitures à Saïgon en 1961

Brasserie Hommel Hanoi

Compagnie Air Vietnam<

Indochine Sud Est Asiatique Saigon

Café rue Catinat Saigon

La Légion Étrangère à Hanoì

Bastos la cigarette de qualit

Renault 4CV & Dauphine Boulevard Charner Saïgon

Femmes devant chez Brodard Saïgon 1953

Les arcades de Saigon 1950

Cinema Rex Saigon

Monsieur Mau in Dalat

jeunes sagonnaises

Htel du Parc Dalat

Catinat cine Saïgon

SIMCA 5 Saïgon 1953

Sud Est Asiatique Juillet 1952

Base militaire de Saigon 1948

Location voitures Saigon

Velosolex 330 Saigon

Gendarmes dans la rue Catinat Saïgon Août 1951

Velosolex 45 CC Saïgon

Asianis le Pastis de Sagon

Base militaire de Saigon

Peugeot 203 Publiciité Jean Comte Saigon

Messageries Maritimes

Air Vietnam Saigon 1952

Peugeot 203 Publiciité Jean Comte Saigon

La semaine à Saïgon-Aout 69

Saïgon 15 Février 1953

Automoto Saïgon

Au Menestrel Saigon 1950

Publicit Apritif de France Saint-Raphael

Etablissement Lucien Berthet Catinat Saïgon

Lait SucrÉ Concentré Rosy Saigon

Indochine Sud Est Asiatique Saigon

Jacques Chansel rue Catinat Saiuml;gon

Femmes rue Catinat Saiuml;gon

Cigarettes Cotab Cholon

La chute Gougah

Derrire la cathdrale de Sagon

Aigle Azur Saigon

Souvenir du Cap Saint-Jacques en 1954

La semaine à Saïgon-Aout 70

Comptoirs Generaux Indochine

Femmes rue Catinat Saiuml;gon

Aigle Azur Indochine

Bière Hommel BGI Saigon

Vietnamienne avec un velosolex 330

Mariage de Lucien Lutun Saiuml;gon

Plantation Heveas

Delahaye Bainier Saïgon

La semaine à Saïgon-Aout 70

Etudiants Vietnamiens Saiuml;gon

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[Les personnalités qui ont participé au conflit de l'Indochine Française]

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Lucien Bodard

Lucien Bodard Saigon

Lucien Bodard est né le 9 janvier 1914 à Chongqing dans la province du Sichouan, il est le fils d'un diplomate français en poste en Chine. Il meurt le 2 mars 1998 à son domicile parisien.
Lucien Bodard a été correspondant de guerre en Indochine de 1948 à 1955, tout d'abord dans "France-Illustration".

France Illustration

Puis il intègre l'équipe du mythique "France-Soir" de Pierre Lazareff.
Il apportera son regard incisif sur le conflit indochinois qu'il a couvert en tant que correspondant de presse. Lucien Bodard surnommé par ses collègues "Lulu le Chinois" a eu ses entrées dans l'état-major du Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient (CFEO), auprès de l'empereur Bao Daï, mais aussi chez des acteurs de moindre envergure comme l'administrateur civil de Cao Bang ou Deo Van Long , un chef Thai du Nord-Ouest du Tonkin.

dragon

Saïgon à la fin des années 40

Saigonnaise rue Catinat Saigon 1947 Place Francis Garnier Saigon 1947

A gauche : Une élégante Saïgonnaise descendant la rue Catinat à hauteur du magasin "Aux Nouveautés Catinat" situé à l'angle de la place Francis Garnier (Théâtre).
A droite : Photo prise depuis l'hôtel Continental situé place Francis Garnier (quartier général des journalistes dont Lucien Bodard) en face se trouvait la "Pharmacie Solirène" créée en 1879, en 1950, elle laissera sa place au fameux "Café Givral".

Jacques Chancel et Lucien Bodard

Jacques Chancel rue Catinat Saigon Hotel Continental Palace Saigon

Photo de gauche : Jacques Chancel sur la rue Catinat en face du "Continental Palace.
Photo de droite : Le Continental Palace à la fin des années 40.

Dans son livre "La nuit attendra" publiée aux éditions Flammarion en 2013, Jacques Chancel raconte ses rencontres professionnelles à Saïgon lors du conflit indochinois, notamment avec Lucien Bodard. Ci dessous un extrait de la rencontre de Jacques Chancel avec Lucien Bodard au Continental Palace.

"Je retrouve Lucien Bodard attablé sur le trottoir, à l'angle de la rue Catinat et du Théâtre. Trois autres correspondants de guerre lui font escorte : Jean Lartéguy, Max Clos, Louis Guilbert. Mathieu Franchini, le patron du "Continental Palace" vient me saluer : "Vous êtes donc le jeunot de service".
Lourdement, avec une prudence de sioux, mégot à la commissure des lèvres, large chemise nouée à la taille par une sorte de corde qui tombe sur son pantalon de chasse, Lucien Bodard s'extrait de son fauteuil d'osier : "On y va", me dit-il. Les amis s'étonnent : "Où allez-vous ?". Et Lucien mystérieux, déclare haut : "C'est un secret d'État". Pas le moindre service de sécurité pour encadrer notre sortie, ce n'est pas prudent, nous sommes tous les deux, je pilote ma Jeep, Lucien m'a demandé de n'en rien dire : "Nous proclamerons que c'est une promenade touristique".
Nous passons dix contrôles assurés par nos troupes, on nous avertit des dangers de la route, je fonce. Tay Ninh qui était, il y a un mois encore, le poste avancé des Vieminh du Sud, dresse ses cathédrales à cent kilomètres de Saïgon. La ville se veut le Vatican de l'Extrême-Orient, elle est le Siège du Caodaïsme, une secte vouée à l'Esprit suprême. J'ai pris rendez-vous, aidé par Jean Varnoux, avec le pape Pham Cong Tac.
"Tu ne m'as rien dit", reproche Lucien. Nous arrivons en pleine cérémonie, c'est somptueux. Un millier de femmes, en blanc de la tête aux pieds, menées par des prêtres, vêtues de tuniques magnifiques, faites de fils d'or et d'argent, de chapeaux pointu. Le tout aux armes de l'église, jaune et rouge.
Aujourd'hui les fidèles sacrifient au souvenir de Victor Hugo. Son portrait trône à l'entrée de ce lieu de prière.
"Notre ordre, précise t'il rassemble quatre cent mille âmes, nous avons une armée de dix mille hommes qui bloquent toutes les tentatives des Vietminh. Nous défendons, avec les Français, le tunnel pour lequel vous êtes venus, notre ami le capitaine m'a prévenu. Il nous attend d'ailleurs devant l'entrée de ce couloir souterrain dont la construction a sans doute duré des années".
Le tunnel, récemment découvert et par lequel arrivaient les commandos du général Giap, est désormais gardé par une section de la Légion étrangère. Le capitaine est fier d'avoir dirigé l'opération de reprise de cette route des bas-fonds :
- La sortie de cette cache, telle que nous l'avons trouvée, n'était pas plus qu'un trou d'aiguille, juste arrangée pour le passage d'un corps, elle était dissumulée ici, en pleine forêt, au creux de ce grand arbre. Nous avons fouillé jusqu'à découvrir, à cent mètres, une véritable avenue. C'est ce que nous allons visiter à la demande de Jacques Chancel qui a déjà parcouru quelques arpents de nos catacombes.
Le trou d'aiguille a été agrandi et laisse désormais le passage à de petits engins motorisés. La surveillance est constante. Lucien n'en revient pas :
- Qui pourrait croire à tel travail ! J'admire l'intelligence des ingénieurs, la ténacité des ouvriers.
Ses notes finissent par remplir tout un carnet. À dix mètres de profondeur, des poutres énormes, remarquablement agencées, soutiennent un ciel de structures métalliques. Les allées sont larges, des vélos traînent encore un peu partout. Les lits de camp sont toujours en place, comme les cuisines, les salles de repos, l'armurerie, elle presque vide, l'hôpital dont les pensionnaires ont abandonné l'essentiel, en particulier un bloc opératoire de campagne. Au total, une véritable ville nous est contée. Une belle organisation peut nous faire douter de la victoire. C'est une armée qui est en marche.
Le retour sur Saïgon inquiète Bodard :
- C'est fou ce qu'ils sont capables d'accomplir ; nous aurons tout intérêt à changer de politique. Ces résistants nous entraînent au massacre. Il me tarde d'arriver au Continental, un cognac-soda sera le bienvenu.
De cette expédition, Bodard allait tirer l'un de ses meilleurs papiers... qui hélas ne fut pas publié. Il montrait trop la prédominance de la puissance secrète du Vietminh. Et il ne fallait pas démolir le moral de nos troupes. Conclusion amusante de notre visite : Max Clos m'avait communiqué le texte de Bodard qui s'y donnait la part belle. J'avais tout organisé mais je n'étais pas cité une seule fois. La dernière phrase de l'article était somptueuse :
"Voilà comment j'ai découvert seule du Vietminh".
Sacré Lucien !

dragon

Rencontre en Indochine
entre le général de Lattre, alias le "Roi Jean"
et Lucien Bodard "le prince des grands reporters"

Lucien Bodard De Lattre de Tassigny Lucien Bodard Hanoï 1954

A gauche : En 1951 le général de Lattre recevant Lucien Bodard correspondant en Indochine de France-Soir. © photographe SPI ECPAD
A droite : Lucien Bodard, au Camp de Presse de Hanoï en 1954, avec ses chats.

De Lattre arrive...

De Lattre arrive! La nouvelle fait l'effet d'une petite bombe en Indochine. Enfin, Paris s'est décidé à placer à la tête du haut-commissariat un général qui a de la trempe, clament les militaires. Certains journalistes ne le conçoivent pas ainsi. Cet homme-là a trop de caractère et s'avère trop rusé pour se laisser berner par les gens de la presse. Les amis de Lucien Bodard lui conseillent de rentrer à Paris et de rejoindre l'équipe des grands reporters de Lazareff. De Lattre en Indochine ? Une petite révolution....
- Tu ne t'entendras jamais avec lui, disent ces voix amies à Lucien. Tu es bien trop indépendant. De Lattre, c'est être astiqué, briqué de la tête aux pieds. Toujours impeccable. Demande ton transfert.
D'autant que de Lattre, lui annonce-t-on, cumulera les deux fonctions, commandant en chef et haut-commissaire. Tant pis si le "Roi Jean" n'aime pas les journalistes débraillés à la chemise constamment maculée de taches. Bodard d'ailleurs consent à améliorer son allure.
De Lattre ? On le dit cynique, imbu de lui-même, un brin dandy et éternel charmeur.
Le Roi Jean ne tiendra nullement rigueur à Bodard de sa désinvolture. En stratège averti, de Lattre estime que cette guerre se gagnera d'abord avec le soutien de l'opinion publique, donc de la presse.
Bodard pressent que l'arrivée du général en Indochine fera date. "Ce sera la dernière épopée romantique, écrit-il, la plus prodigieuse des temps modernes."
Cet homme-là a de l'allure. En uniforme blanc et cravate bleu sombre, de Lattre reçoit ses hôtes en grande pompe, accompagné de ses lieutenants, dont le général Cogny, son directeur de cabinet, le colonel Beauffre et Jean-Pierre Dannaud, qui concocte ses premiers discours. De Lattre en impose.
Il aime s'entourer de ses hommes et les rappeler à l'ordre d'un geste du menton. Quel acteur ! pense Lucien Bodard en l'observant dans son costume neuf. Comédien-né, sanglé, botté, maître de croisade à douze mille kilomètres de son fief, il sait se mettre en scène. C'est un magnétiseur, un seigneur de la race des guerriers. Il impose à ses collaborateurs un rythme de travail acharné et leur demande de travailler, comme lui, la nuit. Qu'importe si son état-major doit pour cela s'épuiser à la tâche! Lui dort si peu, les autres doivent le suivre. L'Histoire l'exige... Dès le premier abord, l'homme fascine Bodard. Un vrai personnage de roman! A la fois fin et burlesque, charmeur et cassant, aigri et épris de gloire future, coléreux et tendre, à la recherche constante d'affection.
... Une myriade de plats attend les convives pour le dîner en l'honneur du nouveau haut-commissaire, le "haussaire" de Lattre. - Ce sera en toute simplicité, je ne parlerai pas, avait averti le général.

Jean Letourneau,le Général de Lattre de Tassigny Saigon 1950 Le Général de Lattre de Tassigny et le Colonel de Castries Indochine

Photo de droite : L'arrivée du Haut-Commisaire le 20 décembre 1950 à l'aérodrome de Tan son Nhut (Saïgon) de gauche à droite monsieur Jean Letourneau, Ministre de la France d'Outre-mer, le Général Cogny, le Général Carpentier, le Général de Lattre de Tassigny, Haut-Commissaire de France, et le Général Hartemann.
Photo de gauche : Le Général de Lattre de Tassigny inspecte en février 1951 dans la région de Sontay le Groupement mobile commandé par le Colonel de Castries qui sera promu Général lors de la bataille de Dien Bien Phu.

Lucien Bodard : le plus ancien des correspondants de guerre

Lucien Bodard, le plus ancien des correspondants, est chargé de prononcer un petit discours. Il baragouine quelques mots, improvise sans conviction, conclut en disant que les journalistes restent des témoins avant tout. Albert Sarraut, devenu président de l'association de l'Union française, rebondit sur cette conclusion et délivre un sermon de vingt minutes sur le métier de journaliste.
On boit du champagne, de Lattre est heureux. Le camp marque la consécration de ses idées en matière de presse, lui qui rêve d'avoir tous les journalistes sous la main.
- C'est une façon de nous militariser, persiflent les confrères autour de Lucien.
Broutilles, estime Lucien. Il n'a guère le choix, et les autres non plus. Bien sûr, règnent la censure et ces officiers intraitables chargés de contrôler l'information, de la canaliser, de la réduire, de l'inventer. Mais enfin, au reporter de faire le tri ! A lui de flairer les pièges, de sentir les manoeuvres de l'état-major.
Sur ce terrain mouvant et pernicieux, Bodard se sent à l'aise. L'information, il l'a compris, est une arme, le journalisme un combat. Aux yeux de nombreux militaires, les reporters s'avèrent aussi dangereux que l'ennemi vietminh...
Il faut donc penser en termes de stratégie. Il s'agit de répondre à la censure par mille ruses. Si l'armée impose la censure sur le champ de bataille, il conviendra de chercher l'information au coeur même du dispositif français, chez les militaires. Peu à peu, Lucien Bodard s'est constitué un impressionnant carnet d'adresses. Des commandants, des capitaines, des colonels, de simples soldats. Tout informateur est bon. Pour les pièges, les manipulations, les désinformations, Lucien se fie à son instinct. Jusqu'à présent, son flair ne lui a pas joué de tours. C'est ainsi qu'il se lie d'amitié avec de Lattre. Entre les deux hommes se noue une entente indispensable à l'un comme à l'autre. De Lattre a compris le talent de ce reporter, né en Chine, pétri de confucianisme, au sens de la face tout asiatique. Bodard sent que ce général peut lâcher de temps à autre toutes sortes de confidences. Autant dire une mine d'informations... Peu à peu, de Lattre s'épanche sur ses hommes. Cogny ? Peut mieux faire. Allard ? Le serviteur idéal. Carpentier ? Le danger à l'état pur. Il aura sa peau, c'est juré.
- Celui-là, je le rencontre sans cesse sur mon chemin, confie-t-il à Bodard. J'ai dû le renvoyer une première fois pendant la campagne de France, où on l'avait collé comme chef d'état-major. Je dois recommencer ici, plus durement encore. Car il est le rappel constant de l'acceptation, de la défaite. Du moins, tant que je vivrai, il ne sera plus rien...
Dans sa somme indochinoise, Lucien Bodard dépeindra les lieutenants du prince, avec un sens talentueux du portrait.
Salan : "Calé dans les chinoiseries avec ses petits réseaux particuliers, ses vieilles barbouzes héritées de la police de Shanghaï, son étrange gang personnel dominé par le terrible ''Biche", madame Salan, et avec toutes sortes de civils bizarres, bonzes ou anciens adjudants de la Coloniale établis dans l'épicerie".
Allard : "Avec un côté soudard galonné, avec un côté "bizuth" de Saint-Cyr qui a appris à connaître la musique, il est à la fois un peu naïf et très efficace, ce qui est un bon mélange, du moins pour un officier."
Boussary: "Il est mal habillé, gauchement, comme un ancien fort en thème. Un air de clown sérieux avec sa tête blanchâtre."
Lorsqu'il se rend sur le terrain, de Lattre demande aux journalistes de le suivre. En convoi, drapeau au vent ! Un camion de vivres suit les Jeep. A la halte, le commandant Cabestan plante un écriteau devant les tentes: "Camp de presse". Lucien est de toutes les visites, de toutes les escapades sur le front. On le voit dans le massif du Dong Trieu, on l'aperçoit dans la région de Van Dinh, en pleine bataille du riz, rendre visite au colonel de Castries et frôler le village de Kim-Tram où sont retranchées les forces vietminh. Il erre en première ligne mais enquête parfois comme un aveugle. Et il le reconnaît !
"Cela se passe dans la verdure et je ne discerne pas grand-chose." Avant d'ajouter, à l'orée du champ de bataille: "Bien plus loin, à quelques kilomètres de là, un grand incendie rougeoie. Mais, brusquement, sur la limite même du boqueteau éclatent des obus de 155 avec un fracas formidable. Les parachutistes avancent et pendant quelques secondes je distingue les Vietminh qui reculent devant eux."
La troupe le soir rend grâce à ce journaliste qui fréquente de plus en plus les bars mais s'obstine à s'aventurer jusque dans les tranchées.[...]

Les deux journalistes du Figaro et de France-Soir :
un inséparable duo

Avec Max Olivier-Lacamp *, Bodard bénéficie désormais de la complicité appuyée du général de Lattre. Les deux journalistes forment un inséparable duo. Malgré le dépenaillé de leur chemisette froissée, les conseillers du général accueillent Bodard et Olivier-Lacamp comme des plénipotentiaires importants à la Maison de France, la résidence officielle à Hanoï. Le premier est un peu asiatique, silencieux, observateur. Le second est austère, très protestant, un sage, "à la fois amateur de sensations rares et modèle de calme au milieu des passions", écrira plus tard Lucien.
Tous deux rencontrent souvent le général fort tard dans la soirée, dans sa résidence, en chemisette et en "négligé de bon aloi". Auparavant, ils courent se réconforter auprès d'une bonne pipe d'opium, dans la fumerie qui borde le petit lac de Hanoï où les rejoint parfois Mag, malade à la première bouffée. Rien à voir avec les vulgaires éfumeries-bordelsé que Max abhorre. "L'opium, écrit Bodard, c'est la conversation merveilleuse où l'on peut parler, se livrer, être totalement libre en se dégageant de ce secret, de cet hermétisme bienséant et total qui est habituellement la règle première du comportement de Max. Le nirvana illuminateur. A condition de ne pas exagérer, de ne pas tomber esclave, de ne pas se laisser intoxiquer. Il faut toujours rester maître de soi.
Plus qu'une autoconfession, c'est l'immense délice de contempler l'univers dans tous ses labyrinthes."
Et lorsque les deux compères sont convoqués par de Lattre à l'improviste, l'aide de camp sait où les trouver...
Quelle franchise lorsque le général se confie à ses deux journalistes vedettes ! A Bodard, de Lattre lance un soir :
- Je me sers des journalistes pour camoufler la situation. Mais il faut savoir les prendre en main, leur donner une pâture. Autrefois, dans l'armée, c'était la coutume de mentir à 95%. Une imbécillité. Moi, je mets un gros pourcentage de vérité : 50% au moins. Cela me permet de présenter les choses de façon vraisemblable...

La complicité entre de Lattre et Bodard

Je ne dis pas tout, évidemment. Car dans l'action, dans la partie en cours, tout est permis: les tripatouillages, les confusions, les ignominies, les maquereautages, les provocations, les trahisons, l'incroyable embrouillamini des calculs, etc.
Les deux hommes se ressemblent, au fond. L'un et l'autre veulent transcender la réalité. "L'Histoire n'a jamais été faite que d'illusion", a coutume de dire de Lattre à Lucien. Lequel pense depuis son enfance dans la Chine en folie, entre chute de l'Empire et révolution maoïste, que la réalité se décrypte au travers de faits occultes. Voilà comment s'établit une confiance mutuelle.
- Moi, avoue de Lattre à Lucien, je ne vaux pas grand-chose sur les magnats, sur le "business". Mais je peux tout sur ces êtres étranges, ces artisans de l'incommensurable, ces petites gens sans pouvoir et au pouvoir infini que sont les journalistes.
Voici le reporter introduit au coeur même du serail, berceau de l'intrigue, de la manipulation. Un reporter averti en vaut deux. Lui, foi de Bodard le Chinois, ne sera pas manipulé, que de Lattre se le dise ! Pour son prestige, son désir de gloire et surtout la nécessité d'expliquer "sa" guerre, le général se repose sur le journaliste, lequel avoue un franc besoin des confidences de "Sa Majesté".
Qu'importe que la relation soit ambiguë et fortement intéressée, Bodard entend en jouer pleinement.
De Lattre aime se confier au correspondant de France-Soir, un verre de whisky à la main. Enfin un homme capable de mettre en scène sa propre vie, juge le général. Les articles de Bodard sont justes, bien sentis. Même si pourtant çà et là quelque critique assassine ou un commentaire désabusé, Bodard est un biographe en puissance, un chroniqueur talentueux qui a senti avant l'heure l'ampleur du drame qui se noue. Et le Roi Jean de s'épancher, de pousser la confidence le soir devant Lucien, seul ou avec ses paris les plus connus, quitte à réprimander devant le reporter tel ou tel officier.
- Je suis un général, pérore-t-il un soir. Je suis un aristocrate. J'aime l'épée, l'écusson et les armoiries. Mais je hais les "culottes de peau", celles de la mauvaise espèce, l'espèce imbécile.
Parfois, à la lecture des journaux, le Roi Jean s'en prend à son prince:
- Bodard, vous ne croyez pas que vous exagérez ? C'est pas tellement vrai...
- Mais si, c'est le colonel...
- Ce con de colonel ! Lieutenant, faites-le appeler!
Bodard se rend compte de son erreur. Par sa faute, un informateur va subir les foudres du cacique. Lorsque le colonel se présente, de Lattre le rabroue aussitôt :
- Qu'est-ce que vous avez raconté à Bodard? Il ne faut pas lui raconter de blagues. Il est plus intelligent que vous!
Suprême injure pour l'informateur... Mais de Lattre joue, et se joue d'abord des hommes. Peu à peu, Lucien apprend à repérer ses humeurs, à les jauger. Rien n'est gratuit chez ce seigneur, ni ses joies ni ses colères. Tout se décrypte.
Après leur conversation avec de Lattre, Max Olivier-Lacamp et Lucien Bodard, s'ils ne se retirent pas dans leur chambre, s'aventurent à nouveau entre les travées d'une fumerie d'opium. Alors, dans la religiosité des bouffées, au côté d'un vieil homme décharné et presque nu, Max se plonge quelques minutes dans un profond silence puis s'exclame :
- Ça y est, le papier est fait!
Lucien garde les yeux mi-clos. Il rêve, il cogite. Tout est soudain plus clair sans sa tête, les manoeuvres delatriennes, la stratégie du Vietminh, les visions de Hô Chi Minh. Il pense, dissèque, analyse. Quelle parfaite jouissance ! Dans ce délire lucide, ce culte de la cérébralité pure, à l'aune de l'amitié, les deux hommes complètent leurs divagations.
Max intente, brode, exaltation de son austérité protestante. Lucien retrouve l'Asie, son Asie d'enfance. L'opium, brouillard cotonneux où se perdent les pensées, permet un délicieux détachement, une merveilleuse conversation avec l'Asie, avec soi-même, avec la sagesse. Max poursuit ses délires, évoque l'Inde où il fut correspondant, tout en avouant sa répugnance pour les gourous à grosse barbe, raconte sa couverture des événements lors de la partition de l'Empire des Indes en 1947, dans Delhi ensanglantée. Max s'émerveille face à la cour de lord Mountbatten, dans son palais rouge à Delhi.
Lucien continue de rêver.
L'Asie, ce désir opiacé...

Conference de Presse Radio Saigon

Le 24 mai 1954 au camp de presse de Hanoï, devant sa machine à écrire, Bodard, avec ses lunettes noires, recueille le témoignage de Geneviève de Galard héroïne de Điện Biên Phủ.

Lucien Bodard 1954

dragon

L'expulsion de Bodard du Vietnam

Dans une préface signé par Lucien Bodard en octobre 1997, soit quelques mois avant son décès, pour son recueil "La guerre d'Indochine" publié par les Editions Grasset, compiliation de sa triologie indochinoises : L'enlisement, L'humiliation et L'aventure, l'auteur revient sur ses années passées en Indochine :
"Arrivé à Saïgon en 1948 comme correspondant de guerre, je découvre une Indochine installé dans un Moyen Age à mitraillettes et à piastres, sous l'étiquette de l'Union Française.
Les années ont passé et voici aujourd'hui cet énorme volume où ma jeunesse revit, la mienne et celle de tant d'hommes... Je me relis et tout resurgit, de Lattre qu'on appelait "le roi Jean", Bao Daï le Hamlet jaune, récemment disparu, Ho Chi Minh, ses yeux de feu, son personnage de grand homme, les maréchaux, les brigands, les comparses, les tumultes et les trafics de Saïgon, Hanoï si calme, les églises et les sectes, la certitude vulgaire des petits Blancs... je me relis et tout resurgit : le romantisme, l'épopée, la tragédie, le soulèvement d'un peuple écrasé, la guerre insasissable, longue, sanglante, ma fascination et mon dégoût.
J'ai tout connu de l'Indochine. Enfant grandissant en Chine du Sud, j'allais avec mes parents à Hanoï. Là, l'imagerie. Les souvenirs des Pavillons noirs, le sergent Bobillot, Pavie le conquérant pacifique, le pays sauvé, devenu la perle de l'empire français. La finance, le riz et l'hévéa, le business et le Cercle, les dames et leurs commérages, la beauté des villes, l'ordre, l'inconscience ravageuse.
Vinrent la guerre, les accords de Genève, la partition...
J'ai habité huit ans là-bas jusqu'à ce que Diem, le despote soutenu par les Amérinains, m'expulse en 1955 du Sud-Vietnam.

Lucien Brodard France-Soir Lucien Brodard Paris Match 1998

Extrait de l'hommage à Lucien Bodard par Jean Lartéguy dans l'hebdomadaire Paris Match (mars 1998).
Adieu Lulu, vieux pachyderme, tendre et furieux !
Nous étions en 1952. Je venais de débarquer à Hanoï et c'était mon premier reportage. Je fus accueilli au camp de presse par Lucien Bodard. Effondré dans un fauteuil, sous un ventilateur asthmatique, un verre de cognac-soda disparaissant dans sa vaste pogne, un cigare puant au bec, Il m'accueillit fraîchement. Se demandant quels ennuis je pourrais lui causer. Un intrus, jugeait-il, qui allait encore lui compliquer la vie en brouillant les cartes par un zèle intempestif dans une partie délicate qu'il menait contre la censure.
Comment sommes-nous devenus amis alors que tout nous séparait ?
Est-ce quand nous nous retrouvés les seuls correspondants restés avec les Viets après l'occupation de Hanoï, errant dans les rues hérissées de drapeaux rouges que les pluies de la mousson transformaient en torchons, et que l'amertume de la défaite nous serrait la gorge ?
... Le succès de Bodard avait mérité, après sa triologie sur la guerre d'Indochine, puis ses reportages sur la Chine, il obtiendra en 1973 le prix Interallié avec un roman, "Monsieur le Consul", portrait au noir d'Albert, son père. Pour "Anne-Marie", il obtiendra en 1981 le prix Goncourt et pourra enfin exorciser le douloureux et inquiétant fantôme de la mère trop aimée...
Adieu Lulu, visionnaire de son temps, fou d'écriture qui sut si bien cacher sa tendresse pour les autres, qu'il n'osait par pudeur la montrer en public, mais seulement avec ses chats.
Jean Lartéguy mars 1998

Lucien Bodard pour son livre "Anne-Marie"
dans l'émission "Apostrophes" de Bernard Pivot en 1981

© Archives INA, émission "Apostrophes" du vendredi 29 mai 1981 à 20h30 sur Antenne 2.
Bernard Pivot, entouré par Françoise Giroud et Michel Larneuil, s'entretient avec Lucien Bodard pour évoquer son roman "Anne-Marie", dans lequel il est question de son enfance en Chine auprès de sa mère Anne Marie Bodard. Leurs propos sont illustrés par des photos de l'écrivain, en Chine, lorsqu'il était enfant.
Cinq tours de scrutin et à treize heures le 16 novembre 1981, Lucien Bodard reçoit le prix Goncourt 1981 pour Anne-Marie (Grasset) chez Drouant, place Gaillon à Paris II.

Lucien Brodard France-Soir Lucien Brodard Paris Match 1998

Sur la photo de droite : Prix Goncourt 1981
Le Prix Goncourt a été attribué lors du déjeuner rituel chez Drouant à Lucien Brodard "pour son livre Anne-Marie (Grasset). L'heureux gagnant du Prix Goncourt a été photographié cet après-midi.

dragon

Max Olivier-Lacamp

Max Olivier Indochine

* Max Olivier, connu sous le nom Max Olivier-Lacamp, né le 2 mars 1914 au Havre et mort le 17 juin 1983 à Meudon, était un journaliste et écrivain français. Il a été lauréat du Prix Renaudot en 1969 et du Prix Albert-Londres en 1958.
Il fut à la libération l'un des fondateurs de l'Agence France-Presse et grand reporter au journal "Le Figaro".
Sa fille Ysabelle Lacamp s'entretiendra en 1987 avec Lucien Bodard pour l'hebdomadaire Paris Match pour la sortie de son livre publié chez Grasset :
"Les grandes Murailles".

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[Les personnalités qui ont participé au conflit de l'Indochine Française]

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